Ce mois-ci, à 13 questions pour, nous recevons une figure importante dans le paysage du cinéma d’horreur made in Québec. Son nom figurera à plusieurs reprises dans un palmarès annuel présenté par le journal culturel Montreal Mirrors, dans la catégorie Best Local Filmmaker. Son tout dernier film, CRAWLER, s’est vu remporté un prix du public dans la catégorie Meilleur long métrage québécois.
Sinistre Blogzine est donc honoré de recevoir l’un des réalisateurs indépendants les plus prolifiques de l’heure: Sv Bell.

#1
Sinistre – Pour le bénéfice de nos lecteurs, peux-tu nous décrire brièvement ton parcours?
Sv Bell – C’est un parcours un peu tortueux qui m’a amené à faire des films. J’ai jamais pensé que je ferais des films un jour, ça n’a jamais été un but que je me fixais. Je suis arrivé là un peu par hasard. Par contre, j’ai toujours aimé raconter des histoires! Au tout début, je faisais de la bande dessinée, publiée dans des fanzines, ou dans des publications de notre école. Au fur et à mesure que le temps passait, les cases de mes BD avaient tendance à s’agrandir, devenir plus grandes, et éventuellement, je me suis rendu compte que mes histoires se déroulaient en images et en illustrations plus qu’en mots. Plus tard, j’ai fait le virage vers l’illustration et la peinture. Le marché a changé aussi, je travaillais maintenant professionnellement pour des éditeurs de livre, et majoritairement de disques. Comme je peignais du fantastique, les compagnies de disques rock et métal devinrent rapidement mes principaux clients. J’ai dû signer une cinquantaine de couvertures de vinyles et de CD dans les années 90. Éventuellement, je me suis fait approcher pour réaliser le vidéoclip d’un groupe de Montréal pour lequel j’avais fait une couverture. Je n’avais jamais touché à une caméra auparavant, mais l’expérience m’a tenté et j’ai dit oui. Je faisais déjà dans ce temps-là de l’illustration et de l’animation 3D par ordinateur, pour le compte d’agences de pub et de bureaux de production vidéo, alors j’avais des connaissances assez sommaires, incomplètes, sur la réalisation, mais j’ai appris sur le tas. Donc j’ai produis ce vidéoclip (que je serais gêné de voir ressortir en public aujourd’hui), puis un autre clip, et éventuellement, j’ai voulu revenir à ma flamme du départ, soit de raconter mes histoires. J’en suis venu à faire des courts-métrages. J’en ai fais trois ou quatre, mais je sentais que je ne pouvais pas tout raconter ce que je voulais dans des courts. Je suis rapidement passé au long-métrage.
#2
S – Quel a été ton premier contact avec le monde de l’horreur?
Sv – Ouf! Ça remonte à loin, ça… Si je regarde mon plus vieux dessin, que ma mère a pris le soin de dater, j’avais un peu plus de 2 ans. Ça représentait un diable avec un chapeau de cowboy, debout sur un cheval, qui transportait des chaudières de feu. Donc le “genre” fait partie de moi depuis plus loin qu’il m’est possible de me souvenir. J’ai quand même eu une belle enfance, j’avais rien à exorciser dans ce type d’imagerie, c’était simplement inné. J’aime ça, tout simplement. J’ai quand même eu des moments marquants dans ma jeunesse qui m’ont fait encore plus aimé l’horreur: les contes de Jean Ray, que j’ai découvert en secondaire I, pensionnaire chez les Frères; les aventures de Bob Morane, Doc Savage; les BD sci-fi de Luc Orient (par Paape et Duchâteau) et sans contredit les magazines Métal Hurlant, Creepy, Eerie… Tout ça a forgé ce que je suis aujourd’hui.


#3
S – Avec des titres comme THE NIGHT THEY RETURNED et SHE-DEMONS OF THE BLACK SUN, est-ce que je me trompe en affirmant que se dégagent de tes films un amour inconditionnel des films cultes et de série B?
Sv – En effet, j’aime bien les films cultes, j’en consomme une bonne quantité moi-même. Des trucs récents aux moins récents… Ce que j’aime du cinéma, c’est le côté “entertainment”. Quand je regarde un film, je ne veux pas me faire faire la morale, me faire prendre conscience de tel ou tel truc de la société. Y a des documentaires et les nouvelles pour ça. Quand je regarde un film, je veux du divertissement pur et dur. Les films cultes et les séries B remplissent ce mandat à merveille. Incidemment, quand je développe un projet ou que je tire les grandes lignes de mon prochain film, je ne m’attarde pas à vouloir faire prendre conscience de tel ou tel truc à mon public. Je veux les divertir, comme moi je veux avoir du plaisir en regardant un film au cinéma.
#4
S – Ton plus récent film CRAWLER a été présenté à guichet fermé à Fantasia et a remporter un prix. Imaginais-tu une telle réception de la part du public québécois?
Sv- Non, pas du tout! Surtout que CRAWLER a été présenté hors compétition. Alors ce prix du public, un coup de coeur des spectateurs, c’était vraiment incroyable! Je l’ai appris par un ami qui m’a envoyé ses félicitations et j’étais convaincu que c’était une blague!
#5
S – CRAWLER raconte l’histoire d’un bulldozer animé par une entité malveillante qui massacrera quelques ouvriers de la construction sur son passage. Qu’est-ce qui a provoqué la naissance d’une idée aussi savoureuse?
Sv – Faut dire que l’idée n’est pas exactement nouvelle. Il y a eu par le passé bon nombre de films qui ont mis de l’avant des véhicules animés de vie propre. Moi, cette idée du bulldozer vivant m’est venu en regardant Christine, de John Carpenter. Quand j’ai vu ce film à sa sortie, la finale du film, où ils détruisent la vilaine Chevy 1958 possédée par un esprit maléfique, ils le font en l’écrasant à mort sous les chenilles d’un bulldozer. En voyant cette scène, je me suis instantanément dit “Wow, ça y est, l’esprit de l’auto s’en va dans le bulldozer, le diable va “pogner” solide!!”. Mais non. Le film finit là. Depuis des années je me dis que Stephen King et John Carpenter sont passés à côté d’un truc qui aurait été formidable. À ce stade, il faut aussi noter qu’une nouvelle a été écrit dans les années 40, mettant en vedette un bulldozer, justement, qui s’en prend à des ouvriers sur une île déserte. Le film a été porté à l’écran pour la télévision dans les années 70, mais celui-ci n’a strictement rien à voir avec le Crawler que nous avons développé.
#6
S – Le marché du cinéma d’horreur fait au Québec est encore assez obscur, voire underground. Crois-tu que cela est en train de changer avec les nouveaux moyens de diffusion?
Sv – Oui, je crois que l’internet facilite la diffusion de films qui resteraient inconnus autrement. L’envers de la médaille, c’est que par le fait même, cela a tendance à inonder le marché. Il y a des films qui apparaissent de partout et les spectateurs ne savent plus trop où donner de la tête. Par le fait même, des bijoux nous passent sous le nez sans qu’on s’en rende compte. Le phénomène est présent partout sur la planète. Si on regarde ça à plus grande échelle, tout ces petits films qui sortent partout font du tort aux plus grands studios en diluant leur part de marché, les forçant ainsi à réduire les budgets de leur films destinés au marché du série B. Je ne sais pas trop où tout ça va mener, parce que c’est certain que ça ne va pas s’arrêter.
#7
S – En ce sens, tu réussis à produire en moyenne un film par année. Cela est franchement spectaculaire dans le contexte de l’industrie du cinéma au Québec. Comment y parviens-tu?
Sv – C’est pas facile, je te le dis tout de suite… Je pense que c’est une question d’organisation, de planning, et, bien sûr, de roulement de fonds. Pendant qu’on est en tournage sur un projet X, il faut déjà avoir le projet Y en cours d’écriture, et commencer à noter des idées pour le projet Z. Le plus difficile est de partir la roue et de sortir un premier long-métrage. Quand le premier est sorti, ça devient un peu plus facile de trouver des ressources et du personnel pour le deuxième et ainsi de suite. Il y a une sorte de reconnaissance qui s’installe, une sorte de confiance et lorsque tu fais des démarches pour lancer ta prochaine production, ça te donne une crédibilité de pouvoir dire que c’est ton 4e, 5e long-métrage. Il y a beaucoup de monde qui se lancent dans l’aventure du long et beaucoup ne se rendent pas à la fin. Souvent, c’est après le tournage que ça se gâte car la partie la plus difficile s’amorce. Alors quand tu cherches des ressources et des collaborateurs et que tu dis que tu t’attaques à ton premier long-métrage, un doute persistera jusqu’à la sortie du film. Une fois cette étape franchie, les choses commencent à mieux aller habituellement.
#8
S – Tu as fondé ta propre compagnie de licence d’exploitation, Black Flag Pictures, afin de permettre la présentation de tes oeuvres cinématographiques. Quel marché est le plus réceptif à tes productions, L’Europe ou l’Amérique du Nord?
Sv- L’Europe, sans contredit. On connait tous l’expression “nul n’est prophète en son pays”. Ça prend tout son sens ici. J’ai fait mes premières ventes sur le marché en Tchécoslovaquie, en Russie, reçu des offres du Japon, Thaïlande, Angleterre. Plus récemment, ça a commencé à fonctionner aux USA et apparemment que mon prochain film sortira au Canada. D’ailleurs, quand je travaillais comme illustrateur, ça a été le même phénomène. J’avais beau frapper aux portes des maisons d’éditions québécoises, il n’y avait aucun intérêt. Mes premières couvertures de livres m’ont été commandées d’un éditeur belge et ensuite de la France. Même chose pour les couvertures de CD quelques années plus tard. Mes premières couvertures sont parues chez des labels en Angleterre, en France, en Allemagne et en Suède. Les USA et le Canada sont arrivés par la suite.
#9
S – On entend dire que l’industrie du DVD (vente et location) fonctionne assez bien pour le cinéma d’horreur indépendant américain. La majorité de ces productions sont des films « direct to video ». Est-ce que tes films jouissent de ce phénomène?
Sv – Absolument. Les sorties en salles sont assez rares pour les petits films de notre envergure. Le marché D2V (Direct-to-Video) est la cible la plus accessible. Avec CRAWLER, je m’attaque aussi au marché de la télévision – le film est assemblé en fonction de la télé, avec des chapitres séparés en conséquence, et la finale de chaque chapitre est une sorte de ‘cliffhanger’, qui incite à revenir, genre, après la “pause publicitaire”.
#10
S – En plus de ton travail de réalisateur, tu nous soulignais plus tôt que tu touches à différents moyen d’expression, notamment la peinture et le graphisme. Tu as donc illustré des pochettes de groupe métal. Je me souviens très bien avoir vu ton nom passé sur l’album Tales From The Thousand Lakes du groupe finlandais Amorphis. De quelle façon en es-tu venu à collaborer avec eux?
Sv – Au début, je faisais des démarches avec divers groupes métal dont j’entendais parler. Je lisais des magazines heavy metal qui parlaient des meilleurs démos qu’ils recevaient, et j’écrivais aux bands en question. Je me disais que si leur démo était bien reçu, ils auraient de meilleures chances d’endisquer! Assez rapidement, j’ai été mis en contact directement avec les compagnies de disques, car ultimement, ce sont eux qui ont le dernier mot sur la couverture des CD qu’ils sortent sur le marché. C’est ainsi que je me suis retrouvé à travailler sur Tales, d’Amorphis. Je n’ai eu que très peu de contact avec le band, tout était géré en Allemagne par Nuclear Blast GMbH. Le groupe n’avait pas une grande influence sur la décision du label. D’ailleurs, cela causait de graves problèmes de communication à l’occasion. Comme dans le cas où j’avais reçu une commande d’un label français, qui allait sortir un album d’un groupe black metal norvégien. Le dessin qui avait été fourni par le groupe n’a pas été utilisé par le label, car l’album aurait été banni dans la plupart des pays (on y voyait le Christ portant sa croix entre deux rangées de prêtres au bras levé, saluant comme un “Hail Hitler!”, et un officier Nazi qui clouait des morceaux de bois aux extrémités de la croix du Christ, pour en faire une croix gammée!). Bref la compagnie n’a pas utilisé cette illustration, et m’a commandé autre chose, plus viable commercialement. Donc ça a été une peinture d’un autel dans une clairière, avec une sorcière allongée sur le dos, et un immense démon à tête de bouc qui se nourrit des entrailles de la sorcière. Le label était très satisfait, mais ils ont omis d’annoncer au groupe le changement de cap de la couverture. Quand le disque est sorti, le band était furieux, et m’ont même lancé des menaces de mort. Haha!
#11
S – Parlant musique, qu’est-ce qui te fais vibrer en ce moment?
Sv – J’écoute encore régulièrement du métal, du vieux trash des années 80 (Exodus, Onslaught…), du death (Obituary, Sepultura). Ces jours-ci c’est plus tranquille, et c’est souvent Linkin Park qui me tient compagnie, avec Silverstein, Avenged Sevenfold, Pearl Jam, Nickelback. J’ai des goûts très varié. Tiens, si je fais le test, j’appuie sur le “shuffle” de mon lecteur mp3… Attend. Heuu… Britney Spears. On passe à l’autre question!
#12
S - La question qui tue! Fantômes, zombies, vampires ou slashers?
Sv – Fantômes, haut la main! Je suis plus du type film d’ambiances que violence graphique. Quoique je ne refuse pas un p’tit zombie de temps en temps. Sur THE NIGHT THEY RETURNED, il y avait de longues scènes graphiques, et je me suis rendu compte que ce que je préférais, c’était de loin de créer une ambiance malsaine et troublante autour des personnages.
#13
S – Pour conclure, quels sont tes futurs projets et comment faire pour se procurer tes films?
Sv – Ces jours-ci, je met la main aux derniers préparatifs de mon prochain film, LIFETAKER. Un drame policier à la limite du film d’horreur, où nous suivons un duo d’enquêteurs qui sont sur les traces d’un tueur en série… J’en dirai pas plus! Un teaser du film devrait sortir sur le web d’ici quelques mois. Mais c’est très morbide, très noir. Certaines scènes sont quand même très graphiques, et non, je ne tourne pas la page sur le cinéma d’horreur. LIFETAKER se trouve quelque part entre X-Files, Saw, et Le Silence des Agneaux.
Mes films sont aussi tous disponibles sur www.horror-mall.com dans la section Black Flag Pictures. À Montréal, le club vidéo Le Septième en tient en magasin. Avec Crawler, la visibilité devrait être meilleure puisqu’un distributeur majeur a mis la main sur les droits pour le Canada et les USA. Avec un peu de chance le film devrait être disponible dans les principaux marchands au Québec.
Sv Bell sur le web
Site officiel
Black Flag Pictures
MySpace
J’ai une connaissance qui devait jouer dans Death Rally et qui a dû canceller car il avait été choisi pour jouer dans Crawler. Robert Reynolds.
Good job, vraiment intéressant J’ai très hâte de me taper Crawler.